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Mercredi 19 juin 2013 3 19 /06 /Juin /2013 17:57

A ce moment-là, un surveillant est venu dans la petite pièce.

«  Tout va bien ?
- Si on veut… Y en a encore pour longtemps Samuel ?
- Un petit quart d’heure, je vous laisse. » a-t-il répondu en me jetant un coup d’œil inquiet. Samuel, c’était celui qui avait toujours été sympa et compréhensif aux dires de Fred et Jeff. J’avais bien envie de lui parler à lui, plutôt.

«  Bon, Alban, si tu veux on peut écourter.
- Non, c’est contre le règlement. Justifie-toi encore que je me marre.
- Justement j’ai plus rien à justifier. Je suis là-dedans depuis plus d’un an et jamais je me suis sentie aussi vivante, mais je sais ce que tu vas me répondre, que c’est complètement banal…
- Ou normal. Le venin de la fratrie se dissipe jamais dans le sang des petites pétasses une fois qu’il y est entré.
- Sauf qu’il m’a plutôt conduite sur la route de Fred que sur la tienne, ce venin. Quand on a  de l’énergie à revendre, autant la dépenser pour une cause plus valable que de porter des egos au pinacle ; enfin,  l’ego de Jeff il dit lui-même que c’est une baudruche pour faire couiner le beau monde.
- Quelle « cause » ? Le mouvement anti-carcéral ? Tu parles d’une connerie ! A quoi ça va bien pouvoir servir ?
- Si tu étais dans une poubelle comme Saint-Paul ou Fresnes peut-être que t’en rirais un peu moins…
- Fresnes, c’est là qu’est parti Ibrahim et ça faisait plusieurs années qu’il demandait son transfert.
- Pour se rapprocher de sa femme et de ses gosses, sûrement, pas parce qu’on y est mieux logé… Enfin ça va au moins faire une nouvelle intéressante à apporter à Jeff après ce délicieux entretien.
- J’en aurais d’autres à te donner, parce que si je les fais porter par Diane, Jeff risque de la bouler avant même qu’elle ouvre la bouche. Tu pourrais t’arranger pour qu’il la reçoive un peu mieux ?
- Pas trop. Et ça ferait pas nos affaires ni à l’un ni à l’autre il me semble.
- Dans ce cas il va falloir que tu reviennes. Parce que je vais pas aborder le sujet de notre mère dans les pauvres minutes qui nous restent ; respect à elle !
- C’est bien dommage pour Jeff, mais puisque t’as décidé de le faire chier …
- Elle est bien loin à c’te heure. Et c’est elle qui lui fera signe quand le moment sera venu parce qu’elle est encore bien plus déterminée que lui quand elle a décidé un truc…. »

 

Par lemodrop - Publié dans : Midnight Parlor
La parole à oat : ) - Consulter les dépositions
Mardi 18 juin 2013 2 18 /06 /Juin /2013 23:30

- La putain de sa race qu’est la mienne… a-t-il fait dans un sifflement, il y est arrivé nom de Dieu ! Et il va jouer quoi ?
- Un taulard. Un peu particulier, mais un taulard quand même.
- Et ça te fait rire ? Ça aurait sans doute pas monnayé pareil, mais on aurait pu se faire le rôle authentique lui et moi, avec autant de style et en vrai ! C’est toi qui lui as mis ça dans la tronche ? Ou c’est Sol ? Je l’aimais bien moi cette nana ; elle s’est donnée à fond pour les mômes de Saint-Barge, ça je respecte, mais quelle mytho en fait avec son petit zob de manifestant… Non, tout s’est barré en couilles dès qu’on a été bouclés ici ; je peux plus compter que sur Diane pour tenir le rang. Tu sors d’où, toi, avec tes airs de jamais y toucher ? Jeff il a toujours kiffé les nanas compliquées, mais là c’est le pompon ! Et moi ça m’énerve parce qu’il perd l’essentiel avec vos conneries de toujours réfléchir  avant d’agir et de débattre et de chercher à comprendre en pesant le pour et le contre ou je sais pas encore quelle précaution qui pue de la chatte. Un mec qui tergiverse sur les conseils de son harem il est fini. On est des frères de hass, lui et moi ; notre essence elle est dans l’action pure et simple et impulsive, c’est comme ça ! Ou on adhère tout de suite, ou on rentre dedans. Un vrai bonhomme, c’est pas la prudence qu’il développe, ou le calcul ou la carrière, ou toute cette merde-là ; c’est l’instinct de domination et la liberté absolue pour lui-même !
- Liberté absolue de croupir ici pendant encore deux ans ?
- Ta logique est pas la mienne, normal quand on est une garce qu’a grandi dans la soie avec un daron juge… Tu peux pas penser comme moi, dans l’urgence et avec force ; essaie même pas. Ouais, absolument, liberté de me retrouver là parce que je me suis offert le portrait d’une tête de nœud qui s’en est pris à Jeff, et même si c’était « que » verbalement, et même si moi j’ai envie de l’étrangler de mes propres mains le Jeff, je me suis payé le luxe de démonter son ennemi sur un pur coup de tête ; mon bon plaisir et mon honneur mélangés ; pas besoin de cogiter trois heures avant de l’exploser et je regrette rien ! Et j’agirai toujours comme ça, moi ; pur et dur et arrogant, j’ai pas de leçon de vie à recevoir…
- Je prétends pas en donner non plus, et Jeff m’a bien prévenue qu’on risquait de pas trop dialoguer. D’accord, j’ai certainement fait une connerie en venant là, le mandat devait suffire. Contrairement à ce que tu peux penser, je n’ai aucun mépris pour ce que vous êtes tous les deux au départ, et surtout pas pour votre impulsivité ; parce que concernant Jeff c’est elle qui m’a sauvé la mise. J’en ai pas les clés, de ce courant vital,  c’est tout…
- « Sauvé la mise » ? Ça veut dire quoi ?
- Je sais pas comment Diane a pu te raconter notre rencontre, mais je peux te dire que j’étais tout sauf dans un état à l’allumer. Je ne voulais plus rien, même pas respirer. C’est seulement lui qui a décidé, et sur un coup de tête, comme tu dis, que je devais continuer à vivre. Du coup, comme moi j’étais complètement vidée de l’envie de continuer ; il a mis une part de son élan en moi. Maintenant j’ai le courant de Jeff qui me circule dans les veines et qui par moment électrise la moindre de mes cellules mais je sais pas comment ça marche, comment l’utiliser et vivre avec. C’est pas qu’une image, Alban, quand vous avez été condamnés tous les deux j’ai essayé de faire une croix sur lui, puisqu’on était si différents, si incompatibles. Mais c’était trop tard ; il y avait  cet influx toujours aussi aigu qui se nourrissait de mon refus, qui me réveillait la nuit même.
- Passe-moi les détails… Qu’est-ce que ça a de si extraordinaire ? Ça s’appelle tomber amoureuse d’un mec et c’est arrivé des milliards de fois dans le monde.
- Seulement la manière dont ça te prend et la personne qui te l’inspire sont toujours uniques, pas vrai ? Je ne renie pas le fait que tu sois son seul frère, Alban ; et même que vous vous ressembliez furieusement sur certains côtés. Que bien des fois encore il parle comme toi, il agit comme toi, il monte au clash comme toi. Je ne suis pas là pour le détourner du passé que vous avez partagé ; ce n’est même pas moi qui  ai décidé que maintenant on marcherait côte à côte. Putain j’ai été folle de croire que je viendrais ici pour te faire la gazette de « Midnight Parlor » ; on est tout de suite sur ce terrain-là…
- Je croyais que Jeff aimait les nanas qui décidaient par elles-mêmes. Si je comprends bien tu t’es laissé porter par les événements depuis le début ? Et ça lui plaît, ça ? La misère ! »

Par lemodrop - Publié dans : Midnight Parlor
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Lundi 17 juin 2013 1 17 /06 /Juin /2013 21:23

Vif, tout était vif au jeune laminoir, d’une vivacité interdite et pourtant omniprésente. J’ai attendu dans la salle aménagée pour les proches où deux petits gars jouaient avec leurs voitures, parfaitement concentrés sur leur course et leurs crash ; d’une rigueur dans leur jeu qui n’était pas insensible à la douleur, à la tension des lieux ; mais qui témoignait déjà de leur capacité à la lutte ; à cette superbe faculté d’abstraction que l’on voit très tôt chez les mômes destinés aux vies dures.
 Je m’efforçais de ne pas les regarder trop fixement, pour ne pas faire intrusion avec ma curiosité ahurie dans la gradation réglée de leur construction imaginaire, de bagnoles qui quittent le pont, qui s’envolent , tournent sur elles-mêmes ou s’enflamment. J’enviais le jaillissement imperturbable, inépuisable de leur machine à fictions.

 

Et puis c’était mon tour d’entrer dans les murs de la détention. D’enlever sac, veste, bijoux, montres, de laisser papiers, portable, monde et d’y aller en simple jean et tee-shirt avec mon « numéro ». D’attendre encore. L’attente donnait de l’épaisseur aux lieux étroits, au moment même ; une substance transpirante ; insupportable à la longue ; mais qu’il fallait bien endurer. J’avais la trouille, parce que je réalisais en attendant que ce n’était pas Jeff que je venais voir. Et je commençais à me demander pourquoi j’avais eu cette idée à la con, juste au moment où je ne pourrais plus reculer. Oui, le lieu était étroitement surveillé sans doute, mais j’entendais à nouveau le crissement de la lame près de mon cou et le craquement du col de ma robe. Un geste d’intimidation, rien de plus ; rien de plus ?

 

Pourquoi maintenaient-ils les parloirs sous une surveillance aussi rapprochée et les laissaient-ils se dérouler dans le même temps dans des pièces aussi exiguës ? J’avais à peine la place de me couler entre la chaise et la table. Alb me ferait face, mais il n’était pas encore là et je me sentais réellement mal, avec la même honte diffuse que quand Jeff avait balayé de mépris toute cette année que j’avais passée dans l’abstinence à guetter sa libération, et dont moi j’avais été si fière avant qu’il ne me la renvoie dans les cordes.

 

On avait droit à quarante-cinq minutes, puisqu’ Alb était sous le régime de la Maison d’Arrêt. Quarante-cinq minutes de face à face pour lesquelles d’autres filles, d’autres gars auraient été capables d’assassiner ; et moi je me demandais bien ce qu’on aurait à se dire, nous, pendant quarante-cinq minutes … Et il est entré, frondeur, avec les mains dans les poches de son jogging gris. Il avait l’air en forme, prêt à puncher.
«  Ben merde, River, qu’est-ce que tu viens foutre là ? »

 

Je n’ai pas répondu sur-le-champ ; il s’est assis en soupirant.


« Bordel , comment ça va être long… Qu’est-ce qu’il raconte , Jeff ? Il s’est assis sur un puits de pétrole ou quoi ? Vous êtes devenus les rois du hard ? Qu’est-ce qui lui prend ?
- Comment ça qu’est-ce qui lui prend ?
- Ce paquet de fric qu’il m’a envoyé ; ça vient d’où ? Il m’a doublé dans la truande, c’est ça ?
- Non, c’est sa paie d’ouvrier. Il a été embauché comme assistant décorateur sur un tournage de cinéma.
- Mais ça banque autant que ça ? Pourquoi il m’a tout envoyé, cet espèce de connard ? Bon, c’est pas que je vais gémir parce que ça m’a permis de redevenir Prince comme qui rigole ici mais je vais pas tout flamber. Tu pourras lui dire que dès ma sortie , Diane et moi on se barre en Australie et rien qu’à nous deux on vous nique tous jusqu’à la moelle épinière. Parce que le cash me fera pas oublier votre abandon ; et même s’il continue à m’arroser pendant deux ans je lui pardonnerai jamais de m’avoir lâché d’abord pour cette victime rouquine de militant de merde, puis de s’être tiré avec Allan et vous tous, bande de traîtres. Son seul frère c’est moi, et il le sait, l’enfoiré ; il est bouffé de remords, la preuve. Et d’abord, pourquoi il vient pas lui-même s’expliquer, ici ?
- Ils l’ont pris comme acteur, il va avoir du boulot non-stop jusqu’en décembre au moins.

Par lemodrop - Publié dans : Midnight Parlor
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Dimanche 16 juin 2013 7 16 /06 /Juin /2013 09:11

Et lui, d’abord anonyme dans cette génération brutale qui repoussait les limites ne voulait connaître aucune limite, et partait en première ligne. Mais avec ce qu’il avait lui, c’est-à-dire pas grand-chose aux yeux de tous ces gars au milieu desquels maintenant il bossait. Provincial, mais capable de tourner en dérision les prestiges de Paname ; petite stature mais tonicité à toute épreuve ; sensibilité à fleur de peau mais comprenant instantanément tout de l’autre. Esprit infatigable, s’inspirant de tout et de tout le monde ; choisi comme frère par des gars aussi différents qu’Ibrahim, Fred ou Allan.

 

Lorsque je suis revenue chez moi, mon père m’attendait avec le dîner servi dans la véranda ruisselante de pluie. La nature automnale enveloppait notre maison d’un calme surprenant, comme un cocon de douceur.


«  Je ne vais plus jamais m’ennuyer, River, j’ai tâché de cuisiner avec le téléphone à l’oreille parce que Jeffrey m’a appelé très longuement. Il aura besoin de tout grappiller pour entrer dans  son nouveau rôle »

Le rôle de Murray, vingt-trois ans ; incarcéré depuis deux ans pour de mystérieux actes de terrorisme. Complètement imprévisible et loufoque, c’est un mystique qui ne supporte pas la moindre forme d’oppression. Après avoir fait un carnage de ses ennemis réels ou supposés, on le voit par exemple sortir une abeille sur le bord de la fenêtre à barreaux ; en prenant soin de ne pas se faire piquer car ce légitime acte de défense coûterait la vie à l’animal… Féru d’histoire, il est aussitôt à même d’entrer en communication avec les fantômes de détenus ou de victimes antérieures. Il aide le personnage de Lennon, incarné par A.S.E.N  à obtenir la preuve de son innocence car ils rencontreront le spectre de sa prétendue victime.

Murray est une sorte de passeur de monde, un Charon à l’envers. J’ai posté sur la page Jeffrey T.Drake une vidéo de Heron Gil Scott , Me and the devil où les skatteurs black se peignent une face de crâne, des côtes et une colonne vertébrale dans le dos avant de rouler en bandes dans les rues de NY sous la grêle. Heron termine par un couplet parlé digne d’Homère

Standing
In the ruins of another black man’s life
Or flying through the valley
Separating day and night
I am Death,
Cried the Vulture,
For the people of the light

« C’est ça, c’est ça ma nouvelle dope pour tourner Murray ; apparaît aussitôt en commentaire, demande à Alb s’il a des nouvelles d’Ibrahim. » 

Ainsi il me rejetait tout à trac dans ma promesse choper ce numéro d’écrou et solliciter le plus vite possible ce parloir. Alors j’ai commencé à bosser à mes études mais j’avais l’alliance sacrée de Sol. Elle a tout obtenu de Diane, lui faisant croire que c’était elle à qui Jeff avait donné le rôle de messagère.

 

Et j’ai pris la bagnole de mon père pour entrer dans les lieux, les intestins tenaillés d’émotion et de regret. Si j’avais su quelles pensées Jeff y brassait jour et nuit quand il y était, je serais venue bien plus tôt et j’aurais bravé ma répugnance. J’aurais commencé à me sentir vivre dès l’été de 2012. Un été sans route, sans plage et sans étreintes ; mais un été bouillant, avec l’espoir  chevillé aux entrailles et son visage bien net dans ma mémoire ; le pétillement dans ses yeux qui désaltère, et ce pli d’ironie inspirante tout au coin de sa lèvre. J’aurais été consciente de tout cela, inaccessible derrière la table ; mais immédiatement visible, et mon imagination inquiète ne se serait pas perdue à le recréer contre l’oubli.

 

Par lemodrop - Publié dans : Midnight Parlor
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Vendredi 14 juin 2013 5 14 /06 /Juin /2013 19:35

«  Mais pourquoi tu me fais la gueule, maintenant ?!! Merde, c’était pas prévu, d’accord… mais t’as  fait quoi tout à l’heure pour m’empêcher de signer ?
- Tu choisis ta route ; je choisis la mienne. Je vais faire mes études.
- Quand est-ce que je me suis opposé à ça ? Je pensais simplement que tu pourrais les faire à Paris ; parce que même dans trois mois et même si ce film est une catastrophe, je retourne pas à Saint-Barge.
- Tu étais pourtant prêt à le faire ce matin…
- Non Madame, ce que je voulais c’était foncer à Vivonne. Samuel il m’aurait eu un parloir rapidement avec Alb ; et après on aurait avisé…
- T’es pas un peu perdu, là ?
- J’ai pas eu ma chantilly ce matin, ça me perturbe le métabolisme.
- Rien ne t’empêche de la commander ; j’imagine que tu vas te permettre d’être un peu capricieux, maintenant.
- Et toi, t’as pas envie d’être capricieuse ?
- Juste avec toi. Je veux te demander un truc, pour quand je serai de retour là-bas.
- Mais tout ce que tu veux…a-t-il fait en levant les yeux au ciel. Encore une fois, dis-moi ce que je t’ai déjà refusé.
- Ce parloir avec Alb, permets-moi de l’obtenir ; et de l’assurer. »

 

Jeff a poussé un long sifflement.

 

«  Putain, ça c’est du caprice ! J’y crois pas Riv’ ; on est face à Paris by night dans un décor de rêve, on peut plonger dans un jacuzzi de malade, bouffer au champagne si on veut ; et tout ça aux frais de la prod qui parie sur moi ; on a une baraka énorme d’un seul coup et toi tout ce que tu veux, c’est aller en taule tchatcher avec un mec qui a failli te saigner ?
- Ton frère, Jeff ; qu’est-ce que tu veux qu’il me fasse là-bas ?
- Te vexe pas, qu’il soupirait en m’asseyant dans un Voltaire, mais c’est pas parce qu’on sort ensemble depuis deux mois que t’es armée pour tout… Te pointer à son parloir, c’est d’autant plus une provocation que Diane rêve de te customiser au cutter .
- Ca fait peur, ça !!! ai-je rigolé.
- C’est une façon de parler ; économise ton imagination pour nous deux. J’ai promis pour le mandat-cash et je tiendrai parole. Et c’est moi qui vais lui parler.
- Donc, tu me refuses quelque chose ?
- Mais pourquoi est-ce que tu t’obstines ?
- Parce que toi tu es déjà en train de lâcher. Je n’ai pas peur, Jeff, parce que je crois en vous deux. Et j’espère que Diane va me suivre. »

Le lendemain, j’ai pris mon train, éreintée. Il m’a dit « Donne-moi du souffle » , et je suis montée sans respiration. Il ne résistait plus pour Alb, mais il m’attendait au virage. Et il s’imaginait bien quel arrachement c’était pour moi d’entreprendre à nouveau tout sans lui. Je pensais aussi à lui, bien sûr, mais j’avais énormément de confiance en ce qu’il ferait ; parce qu’il jouait les choses pour nous tous dans ce nouveau rôle. Alors je lui avais donné mon souffle, à pleine bouche sur le quai, sans retenue et sans compter, et lorsque j’ai regardé à nouveau par la vitre, lorsque le départ a fait glisser la voie, il était déjà parti.

 

Comme le garçon très pâle qui avait fait irruption dans le bureau de l’adjointe, le jour où j’étais arrivée dans ce collège, pour mieux me voir et qui s’était fait renvoyer juste après. Comme celui qui m’avait rageusement sortie du fleuve et qui s’était fait incarcérer juste après. Une image , fuyante ; un visage, mémorable ; une personnalité qui ne lâchait rien mais en laquelle j’avais vu ,dès la première apparition , mon unique chance de bonheur sur cette terre. Dévorant paradoxe.

 

Ce n’étaient pas deux mois de Jeff, à Saint-Barge, sur la plage, dans le camion, dans les studios ; pas uniquement. Il était en moi depuis quatre ans, depuis cet instant  où il frondait déjà l’autorité ; il n’avait pas cessé de reparaître, de s’imposer. Pourquoi ? Je n’avais de goût particulier ni pour la désobéissance ni pour le combat. Je me sentais à peine l’âme d’une résistante ; mais avec lui j’avais eu envie de prendre les armes. Contre quoi ? Sans doute pas l’injustice, ni les condamnations péremptoires de la Société. Mais contre la médiocrité, contre l’ennui, contre la torpeur établie, le langage convenu, tout ce que l’Homme s’entend à tisser pour engluer l’Homme. Jeff devait être né dans son armure, mais sans chaînes.

Par lemodrop - Publié dans : Midnight Parlor
La parole à oat : ) - Consulter les dépositions

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