A ce moment-là, un surveillant est venu dans la petite pièce.
« Tout va bien ?
- Si on veut… Y en a encore pour longtemps Samuel ?
- Un petit quart d’heure, je vous laisse. » a-t-il répondu en me jetant un coup d’œil inquiet. Samuel, c’était celui qui avait toujours été sympa et
compréhensif aux dires de Fred et Jeff. J’avais bien envie de lui parler à lui, plutôt.
« Bon, Alban, si tu veux on peut écourter.
- Non, c’est contre le règlement. Justifie-toi encore que je me marre.
- Justement j’ai plus rien à justifier. Je suis là-dedans depuis plus d’un an et jamais je me suis sentie aussi vivante, mais je sais ce que tu vas me répondre, que
c’est complètement banal…
- Ou normal. Le venin de la fratrie se dissipe jamais dans le sang des petites pétasses une fois qu’il y est entré.
- Sauf qu’il m’a plutôt conduite sur la route de Fred que sur la tienne, ce venin. Quand on a de l’énergie à revendre, autant la dépenser pour une cause plus
valable que de porter des egos au pinacle ; enfin, l’ego de Jeff il dit lui-même que c’est une baudruche pour faire couiner le beau monde.
- Quelle « cause » ? Le mouvement anti-carcéral ? Tu parles d’une connerie ! A quoi ça va bien pouvoir servir ?
- Si tu étais dans une poubelle comme Saint-Paul ou Fresnes peut-être que t’en rirais un peu moins…
- Fresnes, c’est là qu’est parti Ibrahim et ça faisait plusieurs années qu’il demandait son transfert.
- Pour se rapprocher de sa femme et de ses gosses, sûrement, pas parce qu’on y est mieux logé… Enfin ça va au moins faire une nouvelle intéressante à apporter à Jeff
après ce délicieux entretien.
- J’en aurais d’autres à te donner, parce que si je les fais porter par Diane, Jeff risque de la bouler avant même qu’elle ouvre la bouche. Tu pourrais t’arranger
pour qu’il la reçoive un peu mieux ?
- Pas trop. Et ça ferait pas nos affaires ni à l’un ni à l’autre il me semble.
- Dans ce cas il va falloir que tu reviennes. Parce que je vais pas aborder le sujet de notre mère dans les pauvres minutes qui nous restent ; respect à
elle !
- C’est bien dommage pour Jeff, mais puisque t’as décidé de le faire chier …
- Elle est bien loin à c’te heure. Et c’est elle qui lui fera signe quand le moment sera venu parce qu’elle est encore bien plus déterminée que lui quand elle a
décidé un truc…. »
